INTIFADA
Mesdames et Messieurs,
Chers collègues, chers étudiants,
Au terme de cette rencontre particulièrement riche, je voudrais d’abord adresser mes très sincères félicitations à mon collègue et ami Abdelali Doumou pour la qualité exceptionnelle de son intervention, mais aussi pour l’ouvrage remarquable qu’il nous offre aujourd’hui. Un ouvrage de réflexion, d’expérience et d’engagement, fruit d’un parcours rare où se rencontrent l’universitaire, le chercheur, l’homme de terrain et l’acteur public.
Peu d’hommes ont en effet accumulé une expérience aussi dense des territoires : enseignant-chercheur, parlementaire pendant près de vingt années, président du Conseil régional de Marrakech, il a vécu de l’intérieur les transformations, connu les limites, mais aussi les immenses potentialités de la gouvernance territoriale dans notre pays. C’est précisément cette articulation entre savoir académique et expérience pratique qui donne à son propos une profondeur et une crédibilité particulières.
Le sujet abordé aujourd’hui est fondamental, car il touche directement à l’avenir du Maroc : la relation entre l’État et les territoires, et plus encore la capacité de notre pays à construire un modèle de développement territorial équilibré, efficace et humain.
Car au fond, le développement des territoires n’est pas une question technique ou administrative uniquement. Il est avant tout une question de bien-être des populations, de justice spatiale, de cohésion nationale et d’efficacité économique.
Comme l’a montré avec beaucoup d’acuité Abdelali Doumou tout au long de son intervention, l’efficacité des politiques publiques est souvent plus grande lorsqu’elles sont conçues et mises en œuvre au niveau local, par des autorités déconcentrées et décentralisées capables de comprendre les réalités du terrain, les spécificités humaines, économiques, sociales et culturelles de chaque territoire.
Cette réflexion rejoint d’ailleurs les Hautes Orientations Royales qui n’ont cessé d’insister sur la nécessité de convergence des politiques publiques au sein des territoires, afin de dépasser la dispersion des interventions sectorielles, les logiques verticales et descendantes ainsi que les cloisonnements administratifs qui limitent encore aujourd’hui l’efficacité de l’action publique.À cet égard, l’auteur donne comme exemple le retard accusé dans la mise en œuvre effective de la Charte nationale de déconcentration administrative, pourtant essentielle pour accompagner la régionalisation avancée et donner davantage de cohérence aux politiques territoriales.
Le conférencier a abordé aussi la question de l’intelligence territoriale. À travers l’étude de la compétitivité entre territoires, il a démontré que le développement territorial ne peut plus être pensé uniquement à travers les avantages comparatifs classiques hérités des théories économiques traditionnelles, notamment celles de David Ricardo. Bien plus, les ressources naturelles ou géographiques ne suffisent pas à elles seules à créer le développement. Ce sont surtout la mobilisation des acteurs locaux, la qualité de la gouvernance territoriale, la proximité institutionnelle, la valorisation des savoir-faire, l’intelligence collective et la capacité d’innovation qui permettent à un territoire de transformer parfois ses handicaps en véritables opportunités.
L’un des enseignements majeurs de son travailréside dans cette idée essentielle : le territoire est avant tout une construction sociale.
Ainsi, même des espaces dépourvus d’avantages comparatifs évidents peuvent émerger grâce à une stratégie fondée sur ce qu’il appelle les « avantages différenciés », sur la créativité territoriale et sur une vision renouvelée du développement local.
Cette approche ouvre des perspectives particulièrement importantes pour notre pays, notamment dans le contexte de la mise en œuvre du projet d’autonomie des provinces du Sud. Car l’un des grands défis du Maroc de demain sera précisément d’éviter qu’une même nation ne se retrouve régie par des modèles territoriaux différents et désarticulés. La cohérence institutionnelle, la convergence des politiques publiques et la consolidation d’une gouvernance territoriale moderne constituent donc des enjeux majeurs pour l’unité et l’efficacité de l’État.
Si une variété d’acteurs peut être source d’efficacité, elle peut aussi s’avérer complètement stérile lorsqu’il n’y a pas unité d’actions. On le constate sur le terrain, l’affrontement de divers intérêts souvent divergents peut générer une paralysie totale du système, induite souvent par la pluralité d’institutions qui fonctionnent en silos avec le principe du « chacun pour soi » !
Ce débat nous montre enfin combien la réflexion universitaire demeure indispensable lorsqu’elle reste connectée au réel, nourrie par l’expérience du terrain et tournée vers l’action. Et c’est précisément ce qui fait la force de cette rencontre : elle nous a permis d’écouter non seulement un universitaire, mais également un praticien du territoire, qui a en plus pris l’initiative d’écrire et publier un livre sur ses expériences, ses analyses et ses critiques, qui interpelle beaucoup d’acteurs. Une véritable œuvre de transmission, à la fois intellectuelle, institutionnelle et humaine.
Cet ouvrage a également une valeur pédagogique et scientifique considérable. Il constituera sans aucun doute une référence pour les étudiants, les chercheurs, les doctorants et les cadres territoriaux intéressés par les questions de management territorial, d’intelligence territoriale, de gouvernance locale et de politiques publiques territorialisées.
Sa qualité première réside dans le fait qu’il ne parle pas des territoires de manière abstraite. Il parle des femmes, des hommes, des collectivités, des dynamiques locales, de l’intelligence collective, de la valorisation des ressources spécifiques de chaque territoire, des contraintes réelles et des possibilités concrètes de transformation des espaces de vie.
Pour toutes ces raisons, je te dis Bravo Abdelali !
Je ne voudrais pas terminer mon intervention sans remercier le professeur Abderrahim Farracha ainsi que la professeure Wiam ABOULHOUDA pour la qualité de leur modération, la pertinence de leurs interventions et leur contribution à la richesse de ce débat.
Remercier évidemment le directeur du centre links le professeur Farouk Zerhouni et son équipe d’avoir organisé cette rencontre.
Remercier enfin l’ensemble des participantes et participants, pour la qualité des échanges et des questions qui ont enrichi cette rencontre. Une pensée particulière également pour nos étudiants, dont la présence témoigne de l’intérêt des nouvelles générations pour les enjeux de gouvernance, de développement territorial et de réforme de l’action publique.
Merci à toutes et à tous.
Mohamed Berrada
Professeur à l’université Hassan II